Un contrat de partenariat pour remettre à niveau
l’éclairage public ? L’idée peut paraître,
a priori, assez loin des notions d’urgence et de complexité
définies par l’ordonnance du 17 juin 2004, qui ouvre
aux collectivités locales la possibilité de conclure
ce type de contrat. C’est pourtant l’option qu’a
prise la ville de Rouen, au terme d’une analyse précise
de ses besoins. Témoignage de Daniel Chasles, directeur général
des services, qui a piloté le projet depuis son origine.
La Lettre d’information MINEFI COLLECTIVITES LOCALES.
Quels étaient les besoins de la ville de Rouen ?
Daniel Chasles. En 2004, une étude a montré
que 80% de l’éclairage public de la ville était
ou allait devenir obsolète dans les cinq ans, et que notre
signalisation tricolore était également dépassée
dans 90% des cas. Ceci dans une ville portuaire traversée
quotidiennement par plus de 6.000 poids lourds : il nous fallait
réagir vite, en investissant considérablement pour
la reconstruction et la maintenance à la fois du système
d’éclairage public et du parc de signalisation tricolore.
D’autres besoins sont ensuite venus se greffer sur ceux-là
: la gestion des bornes du plateau piétonnier, la mise en
place d’un PC de régulation routière et, à
la marge, l’installation d’une télésurveillance.
Il s’agissait, en fait, de sécuriser tous les espaces
publics de Rouen.
La Lettre. Pourquoi
avoir choisi le contrat de partenariat public-privé (CPPP)
plutôt que la délégation de service public (DSP)
ou le marché public ?
D.C. La rémunération du prestataire
par l’usager étant impossible, la formule de la DSP
ne pouvait pas s’appliquer. Quant au marché public,
il nous aurait conduit à fractionner l’investissement,
avec une succession de marchés sur vingt ans. Le CPPP, lui,
permet d’investir lourdement en une seule fois (près
de 100 millions d’euros). L’entreprise titulaire, maître
d’ouvrage sur vingt ans, fait l’avance et touche en
contrepartie un loyer. Le CPPP a donc été choisi pour
des raisons d’efficacité et de financement.
Avec cette formule, nous y gagnons sur trois points. Grâce
au matériel neuf, nous réduisons considérablement
les dépenses de maintenance, donc de fonctionnement. Notre
démarche s’inscrit ensuite dans une logique de développement
durable, avec un gain de 30% en consommation d’énergie.
Enfin, nous visons la qualité, en valorisant le patrimoine
de la ville.
La Lettre. Quelles
ont été les principales étapes de la procédure
?
D.C. Nous avons d’abord procédé
à l’analyse préalable prévue par les
textes. Il s’agit de justifier, en l’occurrence par
la complexité du projet, le recours au CPPP, en démontrant
que la formule est la meilleure des solutions possibles. La SCET,
filiale de la Caisse des dépôts et consignations, nous
a assistés dans cette étape qui a duré six
mois. Est venue ensuite la définition du besoin. Cette étape
a également duré six mois et a débouché
sur la rédaction d’un programme fonctionnel détaillé
des besoins, réalisé avec l’aide d’une
assistance à maîtrise d’ouvrage (AMO) composée
de techniciens, de financiers et de juristes. Il est essentiel de
bien rédiger ce programme et de tout prévoir (descriptions
techniques, performances attendues, etc.). Ensuite, nous avons mené
le dialogue compétitif. Cinq candidats ont été
retenus au terme de deux tours. Là encore, pour cette étape
qui s’est étalée sur quatre mois, l’intervention
de l’AMO est indispensable pour décrypter les offres
complexes. Enfin, nous avons procédé à la mise
au point du marché (deux mois) et signé en mars 2007.
La Lettre. Avez-vous sollicité
un avis de la Mission d’appui aux partenariats public-privé
(MAPPP) ?
D.C. Rouen a été pionnière
en matière de CPPP, ce qui a présenté des avantages
mais aussi des inconvénients. Des avantages, car nous avons
pu négocier des conditions favorables auprès d’entreprises
innovantes souhaitant découvrir ce nouvel outil. Et des inconvénients,
car nous avancions en terrain inconnu. C’est là que
le rôle de la MAPPP a été déterminant
: le fait d’être encouragés dans notre démarche
par Bercy a mis fin à de nombreuses réticences, sur
le fond mais aussi par l’affirmation d’un soutien sans
faille de l’Etat.
L’avis
de la MAPPP, bien qu’informel, a été
d’une grande aide au contrôle de légalité.
En amont de la procédure, nous avons aussi fait appel à
un cabinet de concepteurs lumière, qui a élaboré
un schéma directeur d’aménagement lumière
visant à mettre en valeur le patrimoine de la ville. Ce document
est composé de prescriptions techniques et qualitatives que
les candidats se sont engagés à respecter.
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Daniel Chasles,
directeur général des services de la ville
de Rouen
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La Lettre. Qui a suivi le projet au
sein de la collectivité ?
D.C. Six personnes des services de la ville ont
travaillé pendant deux ans sur le dossier, à 50% de
leur temps. En tant que directeur général des services,
j’ai mené le projet à son terme, accompagné
d’un proche collaborateur, d’un financier, d’un
juriste et de techniciens.
La Lettre. Quelles ont été
les principales difficultés rencontrées ?
D.C. Tout d’abord, l’ampleur du travail
à accomplir peut être, à premier abord, décourageante.
Dans le cas de Rouen, tout devait être changé. La définition
précise du besoin, le recensement des points lumineux (plus
de 16.000), des panneaux de signalisation, etc., ont généré
un travail énorme.
La définition de la performance voulue n’est pas simple
non plus : il faut concilier l’idéal avec ce qui est
techniquement et financièrement possible. L’importance
de l’investissement peut également effrayer, d’autant
que l’éclairage public et la signalisation tricolore
ne sont pas des projets politiquement porteurs : nous avions tendance
à reculer ou à parer au plus pressé sur ce
type d’investissement. Avec le CPPP, la dépense est
"sanctuarisée", identifiée et irréversible.
Enfin, nous n’avons pas pu éviter les oppositions idéologiques
à la formule même du CPPP. On nous a reproché
de vouloir privatiser un service et de nous retrouver pieds et poings
liés avec une entreprise. Ceci alors que, bien avant la signature
du CPPP, le service était déjà privatisé
: des contrats successifs, reconduits depuis 30 ans, liaient la
ville à la même entreprise. La concurrence n’était
pas effective !
La Lettre. Quels enseignements tirez-vous de
l’expérience ?
D.C. Si l’on devait résumer en un
mot, ce serait rapidité. Une fois la préparation technique
et juridique du projet terminée, et l’adhésion
des opposants acquise, la mécanique du projet se met en route
et le CPPP prend tout son sens. L’éclairage public
va être entièrement renouvelé en huit ans, la
signalisation en trois ans et le PC de régulation de la circulation
sera créé en deux ans. Le CPPP accélère
l’investissement et assure, par le recours à un seul
intervenant, la cohérence d’ensemble du projet. Le
coût pour la ville est fixé à l’avance.
Chaque élément du loyer (investissement, maintenance,
entretien, frais financiers) est déterminé une fois
pour toutes. On évite ainsi les mauvaises surprises…
L’émulation résultant de la mise en concurrence
d’entreprises sur la performance a permis de faire émerger
une solution technologique innovante. La gestion des points lumineux
se fait à distance, par le biais d’un réseau
Internet à haut débit "WIMAX" et sans fil,
accessible à la population et générant de ce
fait des recettes garanties reversées par le titulaire du
contrat à la ville. Seul un CPPP pouvait faire émerger
une offre de service aussi inattendue.
La Lettre. Quels conseils donneriez-vous à
une collectivité qui souhaiterait signer un CPPP ?
D.C. Il faut bien définir son besoin.
Pour ce faire, une assistance est indispensable à toutes
les phases de la procédure, de l’évaluation
préalable au suivi de l’exécution. Quelle que
soit sa taille, une collectivité n’est pas suffisamment
outillée. Le degré de technicité (juridique,
financière, etc.) est tel que le recours à un expert
comme la MAPPP et à une AMO est un préalable au succès
de l’opération.
Il faut, par ailleurs, avoir à l’esprit que la procédure
est lourde. De l'idée du projet à la signature du
contrat, vingt-sept mois se sont écoulés. Pourtant,
nous n’avons pas perdu de temps, mais chaque étape
prend plusieurs mois. Deux ans me paraît être un délai
incompressible.
Enfin, il est indispensable de mettre en place une
procédure
de suivi du dispositif. Il faut désigner une
personne spécifiquement en charge du projet, qui soit le
point d’entrée et de sortie unique au sein de la collectivité
concernant les relations avec le prestataire et l’AMO.
Photos : Arnaud Bertereau - Ville de Rouen